jeudi 5 janvier 2017

You want it darker

Parce qu’on a envie d’être un peu dark en ce début d’année au milieu des bisous et des retours au bureau plein de gens extatiques qui ont l’air d’avoir pris 20 bites dans le cul pendant les vacances tellement ils sont contents, on regarde des films un peu noirs. Bon, pas tous, mais un peu quand même.

Nocturnal animals est un truc sur lequel je suis tombé dans ma quête du Michael Shannon parfait : celui-ci s’en approche, à cause du chapeau de cow-boy et de la moustache, mes deux accessoires préférés de 2017. L’intrigue est relativement simple : Susan reçoit le manuscrit du roman de son ex, Edward (Gyllhenhaal), pas vu depuis 20 ans. Elle  le lit et ça fait bizarre. Le roman du manuscrit est lui aussi transposé à l’écran, d’où un typique récit-dans-le-récit ou, comme on dit quand on aime se branler le cortex, une mise en abyme. Le récit intérieur est plutôt chouette puisqu’il raconte une vengeance dans le Texas profond, avec Shannon en cow-boy phtisique trop classe. Un jour, au bord d’une autoroute, une mauvaise rencontre et c’est la fin. Ne reste qu’un homme seul, privé d’une certaine justice et une culpabilité qui finira dans le sang. Le récit-cadre est celui de la relation entre Susan et Edward : comment ça commence, comment ça merde, comment ça finit. L’intérêt étant d’avoir choisi les même acteurs pour interpréter les héros des deux récits, histoire d’avoir un parallélisme visuel. C’est pas inintéressant car le récit intérieur est plutôt classe mais le rapport avec le cadre est parfois  un peu mince, flou, pas tellement pertinent. On voit bien qu’on a essayé d’intriquer les choses le plus possible, histoire de créer une confusion entre les deux mais ça reste un peu déconnecté – sauf vers la fin et les 15 dernières minutes sont juste sublimes. A part ça, belle moustache, comme dit plus haut, beaux paysages et Michael Shannon (what else?)

I used to be darker est un film de Porterfield, à qui on doit aussi Putty Hill (que j’ai emmené voir un pote qui depuis refuse de retourner au cinéma avec moi) et les films se ressemblent sur le fond et sur le traitement : tranche de vie sans pathos d’une explosion lente dans l’indifférence totale du temps qui passe et l’immobilité des corps. Voilà. Non, en fait ça raconte l’histoire d’une jeune irlandaise perdue en Amérique, enceinte et qui va squatter chez sa tante laquelle, pas de bol est justement en train de se séparer de son mari. Leur fille n’est pas super fan, le mari pas content non plus et tout ça n’est pas très drôle. Sans grand cri et sans hystérie, dans une violence contenue, on récupère les affaires des uns et des autres, on part en claquant la porte, on pleurniche un peu. On joue aussi beaucoup de chansons tristes sur sa guitare puisque les deux sont chanteurs folkeux vaguement inspirés. Du coup, il y a beaucoup de chansons, parfois un peu longues, parfois un peu nimp et qui fatiguent. Ça reste joli à voir, et puis ça nous change un peu de This is Us, la série-sur-des-histoires-de-familles qui te fait chialer pendant 10h sans discontinuer.

Le grand soir n’est pas vraiment un film noir mais un peu quand même – et puis il y a le mot soir dans le titre et qui dit soir dit noir (qui dit Le Soir par contre, dit trou noir). On nous raconte l’histoire de deux frères, un punk (Poelvoorde)  à chien et un mec bien (Dupontel), lequel va finir par péter un câble et abandonner canapé et matelas à mémoire et forme et devenir lui aussi clodo et libre. C’est beau. Tout se passe sur un grand zoning, sorte de friche industrielle plantée de grands magasins flippants, de Flunchs et de Castorama à l’infini autour desquels se déroulent des routes parsemées de ronds-points décorés d’œuvres artistique financées par la région Wallonne (enfin, on dirait). L’espace choisi rend les choses intéressantes plus que le duo Poelvoorde/Dupontel ou que l’opposition punk/square. On évolue constamment entre les différentes parkings, les allées de magasins et les caméras de surveillance. On se construit des abris sur les terre-pleins et on se déplace en caddie. Comme pour les autres films de Delépine et Kervern, il y a une vraie construction d’un principe qui gère tout le film et pas seulement  un long sketch un peu rigolo avec l’accent belge. Ici, c’est la banlieue à l’américaine et son anonymat désespérant, ce vide postmo fait de pavillons et de berlines, dont parle de manière absolument fulgurante et génialissime Fanny Taillandier dans Les Etats et empires du Lotissement Grand Siècle –probablement le meilleur livre de 2016 et de 2017 et de 2018 d’ailleurs.

Nocturnals animals, Ford, 2016
I used to be darker, Porterfield, 2013

Le grand soir, Kervern et Delépine, 2012

mercredi 4 janvier 2017

Total teenage (hiiiii!!!!)

L’amour, la jeunesse, les ados, et des meurtres bien sanglants : c’est un total teenage pour commencer l’année !

Dans la suite logique de mon escapade aux Maldives, j’ai regardé The horror of party beach, que j’aurais plutôt dû regardé avant l’autre parce que c’était plus mieux mais bon. Celui-ci est un film de surf/slasher, vrai de vrai des 60’, avec des gens en maillot qui dansent sur la plage avec des chorés ultras élaborées et franchement weird sur du surf-rock gentillet/fun comme The Zombie Stomp :



Comme souvent, tout commence par un couple qui s’engueule : Hank aime Tina, mais à 21 ans, il a compris que la vie n’est pas qu’une fête et il a rangé sa quéquette au fond de son attaché-case. Tina, elle, a les ovaires en feu et va le faire savoir – entre autre à la horde de bikers à l’air dangereux qui matent son déhanché sur la plage. Comme elle est une grande fille toute libre, elle part même nager toute seule. Et là, c’est le drame : un truc tout chelou, mi-homme mi-poisson, mi-pince de crabe du Aldi s’en saisit et la boulotte. Les meurtres se succèdent ensuite dans cette petite bourgade pourtant si tranquille. La jeune Elaine qui a profité de la mort atroce de Tina pour mettre ni vu ni connu le pauvre Hank dans son lit, est aussi fille de scientifique fou qui finit par découvrir le point faible des monstres marins : le sodium ! C’est vachement bizarre, car c’est ce qu’il y a dans le sel, donc dans la mer, mais passons. Le film est plutôt rigolo, dans le genre, mais pose un peu question : les seules à se faire bouffer sont des femmes qui ont décidé qu’elles pouvaient bien se passer de mecs après tout : une bande de copines qui font une soirée-pyjama ( et qui chantent d’ailleurs une étrange chanson sur la Womanhood), une groupe de jeunes cool en mode Thelma et Louise, et j’en passe. Qu’essaie-t-on de nous dire ? Qu’il faudrait mieux rester au chaud et se contenter d’amener de la limonade fraîche à notre cher époux scientifique qui essaie de sauver le monde, lui. Merci qui ? Merci Donald !

Un peu plus loin et déjà plus funkoule, The diary of a teenage girl raconte l’éveil sexuel d’une petite jeune dans les 70’s à San Fransisco. On se doute que ça va pas être des tenages de mains chastes devant un film d’horreur de surf/slasher, mais là, c’est costaud, puisqu’elle jette son dévolu sur le mec de sa mère ( en pleine décompensation de fin de vie de trentaine). La mère, c’est Kristen Wiig, alors je l’adore même si elle n’est pas super drôle ici – sauf quand elle fait le ménage sous coke, encore une bonne idée à soumettre à Donald pour remettre les femmes à la maison. Le film est intéressant, mélangeant images et comics, plutôt joli au niveau des plans et sympa pour la musique. Du point de vue intrigue, c’est assez banal et peut-être pas toujours crédible : certes, une femme d’une trentaine d’années se reconnaîtra dans la découverte du sexe, la crise, l’acceptation et la maturité qui découle de tout ça, mais il est difficile de croire que tout ça a vraiment eu lieu entre mars et avril dans le cerveau d’une gamine de 15 ans. En vrai, ça prend quand même un peu plus de temps et je crois pas qu’on parle d’une jeunesse genre « typique » - d’où l’aspect un peu faussé du titre générique.

Le dernier film est aussi une sorte de coming-of-age sauf que c’est un âge vachement différent et un lieu du globe carrément moins marrant que Cisco en 1970 : on suit en effet l’initiation et le parcours de Agu, jeune africain d’un pays indéterminé, dans une armée rebelle qui mène une guerre pas très claire. Pourquoi avoir vu Beasts of no nation ? Parce qu’il est réalisé par Fukunaga, qui avait fait de très belles images sur True Detective. Pas un bonne idée, car le film est relativement sans intérêt. Alors oui, l’histoire d’un enfant-soldat est toujours poignante, oui, la guerre c’est mal et oui, tous ces pauvres enfants sont un peu bousillés dans leur tête après une jeunesse dans la jungle. Mais c’est franchement ultra soft à plein d’égards et par rapport à la littérature du genre, c’est un conte Pixar. Cela dit, les images sont jolies, il y a Idriss «  Stringer Belle » Elba et des belles nappes de son.

The horror of party beach, Tenney, 1964
The diary of a teenage girl, Heller, 2015
Beasts of no nation, Fukunaga, 2015


mardi 3 janvier 2017

Ecran total

Toujours dans la joie et la bonne humeur pour ce début d’année, on a regardé des films qui vont nous aider à commencer l’année de façon positive en répondant à des questions cruciales : comment survivre à un crash d’avion ? Votre fille est-elle possédée par un esprit coincé dans une voiture en flammes ? Comment réussir son bac en Roumanie et à qui s’adresser pour avoir un foie ? Ça ressemble un peu à une Une du Soir, mais bon.

Fearless répond à notre première question : on y entre en découvrant un homme plutôt banal, dans la force de l’âge mais évoluant dans un champ de maïs un peu cramé, un peu avec des débris de trucs partout et un silence assourdissant de gens qui hurlent. On est en plein crash d’avion et Max ( Jeff Bridge, assez lumineux) est encore debout. Il rend négligemment un bébé braillant à une mère en pleine hystérie, saute dans un taxi et se pose à l’hôtel. Pas un mot, pas un geste : Max est vivant et part en road-trip en mode chien content (il passe sa tête par la fenêtre en tirant la langue) et en oublie même de prévenir sa femme restée à la maison. Merci Max. Tout ça pour aller faire une petite visite à une ancienne flamme ( ou pas ?) à qui il montre que son crash l’a rendu plus fort : il peut même manger des fraises didon ! S’ensuit un récit assez bien foutu du rétablissement de Max : comment revivre, comment dormir, comment parler aux autres, comment retrouver un équilibre, se pardonner les erreurs, et mettre ses chaussettes à l’endroit. A travers une amitié bizarre avec une autre survivante, une crise familiale et des flashbacks de crash (à regarder si vous avez les chocottes de l’avion), Max finit par retrouver sa voie (et redevient allergique aux fraises, c’est malin). C’est très étrange, avec une certaine lenteur et un côté très énigmatique : on est rarement dans la tête de Max tout en y étant toujours un peu, sans vraiment comprendre la pourquoi du comment mais en assistant à son parcours de l’extérieur. On comprend sans comprendre quelque part et c’est très joli.

Audrey Rose nous fournit une série de conseils sur un autre sujet épineux : votre enfant est-il possédé par l’esprit d’un autre enfant mort grillé dans une voiture ? Si oui, appelez Anthony Hopkins, l’homme qui murmure/hurle de façon démoniaque à l’oreille des enfants possédés. Tout commence comme ceci : un jeune couple méga successful avec appart vue sur Central Park et peintures au plafond, se fait suivre par un type un peu chelou au regard vide et à la fausse barbe. Ce n’est autre que Eliott Hoover (Hopkins), père esseulé d’une petite Audrey Rose, morte dans un crash 10 ans plus tôt. Laquelle Audrey Rose est d’après lui, réincarnée en Ivy, fille de ce couple, ce qui explique pourquoi elle fait des cauchemars et se brûle les mimines sur les vitres. D’abord incrédules, ses parents finissent par se poser des questions, puisque seul Hoover est capable de calmer la petiote quand elle fait ses crises et qu’elle se met à tout bazarder dans l’appart. Ça pourrait n’être qu’un film de possession mais la dernière partie lui donne une tournure plutôt originale puisqu’on en arrive à un procès : un père peut-il avoir un droit de visite sur une fille dont il pense qu’elle est une réincarnation de sa propre gamine ? Mais ouiiii.  Sans grande prétention, il faut avouer que le tout est plutôt bien foutu, avec une petite fille assez flippante et convaincante et un très chouette travail sur l’architecture : fenêtre, plafond baroque, gargouilles gothiques : on joue beaucoup avec l’espace et ses confinements.


Notre dernier film, Bacalaureat est pour le coup un véritable guide de survie en Roumanie : comment passer son bac ? Comment trouver un foie ? Où trouver un bon orthophoniste ? Comment écraser un chien proprement ? Tout cela et moult choses encore y sont expliquées sous la forme d’une histoire banale qui voit se tisser un réseau complexe d’échange de faveurs bien balkanique (ta mère). Eliza, fille de Romeo, passe son bac. C’est important, parce qu’elle part en septembre dans une université à Londres. L’enjeu est assez massif : ses parents ne veulent pas qu’elle croupisse dans la campagne roumaine et l’exil est une chose décidée. Malheureusement, pour passer son bac à l’aise, il faudrait éviter de se faire quasi violer devant l’école, ce qui arrive à la pauvrette (en même temps, elle pourrait faire attention, hein). Du coup, c’est un peu difficile de se concentrer et Roméo, médecin incorruptible jusque-là, se retrouve petit à petit pris dans un imbroglio de services rendus contre services prêtés qui lui échappe un peu. Tout en devant expliquer à sa fille que contrairement à ce qu’il lui a toujours appris, parfois, il faut un peu tricher. C’est très bien fait, pas chiant du tout et très fin sur toute une culture assez ancrée (ici aussi d’ailleurs) de petites magouilles sans grande importance mais qui s’entremêlent pour parfois changer complètement le cours d’une existence. Ça parle aussi avec beaucoup de délicatesse de parentalité et de projection, d’un certain désespoir issu du déclassement social, de l’abandon de valeurs chéries quand il s’agit de défendre les siens. Et puis il y a des chiens, un peu partout, qui trottinent. 

Fearless, Weir, 1993
Audrey Rose, Wise, 1977
Bacalaureat, Mungiu, 2016

mercredi 28 décembre 2016

Life is a beach

Pour passer le cap de l'hiver et des légendaires fêtes de fin d'année psychotiques, j'ai ma recette: je me barre aux Maldives pendant deux semaines et je jette mon téléphone par la fenêtre de mon jet. Bon, comme cette année je suis un peu short niveau portefeuille, j'ai fait the next best thing: j'ai regardé des films de plages pleins de soleils couchants, de filles découchées et de surfeurs éventrés.

Humanoid from the deep est aussi connu sous le titre, remarquable d’imagination de:


C'est donc un film dans lequel il y a... des monstres, bien vu. Une petite ville tranquille de la côté Atlantique (Pacifique?? enfin). En fond sonore: une corporation de gros méchants qui veut installer une usine de mise en boîte et instaurer la pêche industrielle, des scientifiques qui promettent de multiplier les saumons comme jésus les petits toast au foie gras et un conflit territorial ethnique entre des descendants d'Indiens et des blancs pas commodes. Tout ce bel équilibre bien cliché se voit pourtant troublé par d'étranges événements: des chiens meurent comme ça, sans prévenir et c'est pas beau à voir.... des adolescents en chaleur partis s'ébouriffer la virginité dans une grotte maritime disparaissent..... tout ça. On commence à douter d'un truc bizarre (et on voit de plus en plus de plans sous-marins avec des grosses mains-nageoires qui se frayent un chemin parmi les algues en plastique d'un aquarium subtropical, ce qui nous fait savoir à nous spectateur, que ça va chier (enfin, le temps que la créature sorte la tête de son cul et qu'elle évolue rapidos pour prendre l'avion jusqu'en Atlantique)). Comme souvent dans les patelins de province insignifiants, il se prépare un festival lié à une spécialité à la con - ici, le saumon évidemment. Un festival où les gens se déguisent en poissons et essayent de remonter le cours des rivières? Un festival sous forme de giga flashmob sur la salmon dance? Pas vraiment, c'est surtout une sorte de plaisir d'hiver fumés (pour le côté saumon). Toujours est-il que, pendant que tout le monde prépare sa plus jolie robe pour aller danser et raccommode ses préservatifs (au cas où...), l'équipe envoyée en reconnaissance a tout compris: des monstres! Mutants! Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir, mais c'est plutôt rigolo. Pour le soleil, on repassera, mais si comme moi vous aimez la Bretagne et ses marins amers, les plages grises de sable volcanique et les naissances contre-nature, vous êtes chez vous.

Santa's little helper
Psycho Beach Party est d'un autre genre, puisque c'est un film de surf: pas de saumon, plus de filles en zlip et de surf rock. Florence est une jeune un peu nerd qui n'a pas d'amie, sauf une clenche à lunettes  (qui ne deviendra hélas pas bonne à la fin). Parfois, Florence pète un peu un plomb et pense qu'elle est quelqu'un d'autre. Mais sinon, tout va bien. Elle décide un jour que le surf, c'est pas qu'un truc de mec, alors non, et qu'elle veut elle aussi faire la maligne et se prendre des grandes vagues dans la gueule avec une planche de trois mètres accrochée au pied (parce que c'est vraiment trop fun). Elle réussit à convaincre le roi du freeride de la plage, oui, celui qui vit dans une cabane au bord de l'eau et a un tatoo maori sur le cul. Tout cela pourrait n'être qu'une parodie d'un film de surf type 60's mais c'est aussi un slasher avec serial killer mystérieux et étudiant suédois en échange. C'est franchement drôle et plutôt réussi dans la parodie - surtout les montages de surfeurs sur la vague - et ça fait du bien de rigoler un peu avec le surf, ce sport de Satan. La chanson de générique aurait d'ailleurs bien convenu comme hymne de campagne à un certain DT.



Humanoid from the deep, Peeters, 1980
Psycho Beach Party, King, 2000

mardi 27 décembre 2016

Suburbia

Belgrade, 2012

Xiu Xiu - Falling 

Nous, rejetons des survivants, sommes restés nomades: nous ne savons pas cultiver la terre. Personne n'est de nulle part. Personne ne s'arrête. [...] Parfois, la ruine d'un satellite échoué sur une place nous sert d'abri, grotte transitoire où nous ne peignons rien. Notre temps est celui de la marche. Nous fuyons et avançons vers l'ouest, cherchant l'endroit où le soleil se noie.
Les états et empires du lotissement Grand Siècle, Fanny Taillandier,  2016


vendredi 23 décembre 2016

Ecran total

Y’a plein de trucs intéressants qui me passent entre les mains pour le moment mais très peu de temps pour en parler. Je me suis par exemple souvenue que je n’avais quasi rien vu d’Assayas, que j’aime pourtant beaucoup. Alors quoi ? Alors j’ai regardé. Quel bonheur !

D’abord, Sils Maria : histoire d’une actrice vieillissante qui se confronte à la jeunesse, à la mort et à ses rides dans la rencontre avec son rôle, la montagne, les nuages , tout ça. Bon dit comme ça c’est un peu bordélique mais voilà : Juliette Binoche est une actrice bien mure qui se voit proposer de reprendre le rôle de la vieille dans une pièce qu’elle a jouée il y a 20 ans ( et où elle tenait le rôle de la jeune (oui, c’est une histoire d’amour et de coucher pour réussir)). Perdue dans un cabance dans la montagne, hantée par le fantôme de l’écrivain, mort juste en début de film, elle répète ses lignes avec sa jeune assistante, la Kirsten Stewart qui depuis qu’elle a mis des grosses lunettes peut faire du cinéma d’auteur en rentrant les épaules – c’est chic. Les paysages idyliques, les crises de nerfs hystérique, la conscience du temps cyclique : tout ça est très hic. D’ailleurs, elles éclusent pas mal, les petiotes. C’est assez brillant dans l’incertitude entre rôle et vie réelle, dialogue joués et naturels - d’autant plus que tout est joué, même le joué-joué. Assayas nous montre donc sa grrrrosse mise en abyme et c’est même pas mal. Peut-être un peu de caricature dans le rôle de la jeune actrice aux dents longues un peu fuck the system : comme si un truc pareil pouvait encore exister aujourd’hui.

L’autre Assayas, c’est Demonlover, pitch intéressant – une entreprise rachète un studio de manga porno pour devenir le premier distributeur de porno en Europe (ou un truc du style) mais quelque chose de louche se trame, héhé. Au final, pourtant, c’est un peu flou : on se comprend pas bien qui trahit qui, et surtout pourquoi. En tout cas, la vengeance a l’air de faire méga mal.  Il y a tout un truc sur le sexe, le pouvoir, les gens super froids (qui ont toujours besoin d’une écharpe en open-space, pff) et le feu sous la glace de ces frigos ambulants (dans le fond, ils sont chauds comme des baraques à escargots). C’est aussi rigolo du point de vue thriller technologique : ça date un peu quand même, avec des sites web du darkweb qu’on peut y arriver avec un mdp style 123456, des ordis sous Windows 98’et des anims 3D toutes pourries. Bref.

Toujours dans la déviance sexuelle et la vengeance divine, c’est El Club, sympathique drame chilien sur des petits curés perdus au bord de la mer qui font pénitence pour leurs désirs bizarres. Une bande de tarés que l’abstinence a rendus fous paumés au milieu de nulle part, genre dans un endroit bien rural plein de gens super tolérants, en voilà une bonne idée. En fait, il ne sa passe pas grand-chose : ils se promènent sur la plage, entraînent  un lévrier et font leur prière. Arrive un nouveau curé, entraînant dans son sillage un jeune bourré qui a des œufs à peler avec l’église (enfin, qui s’est déjà fait peler les œufs en fait, mais on va rester polis) et qui se met à brailler, comme tout bon bourré, sous les fenêtres des curés à qui ça ne plaît pas trop. Pim, paf pouf, et voilà un cureton la cervelle éclaté sur le carrelage. Pas prop’. A partir de l’introduction de cet élément étranger et disruptif, les choses vont se mettre à partir un peu en couille (haha). Confessions à tous les étages, repentances et pénitence en folaïe, on en prend pour son grade religieux. Visuellement, c’est très beau, dominé par des couleurs clairs nimbées d’une lumière blanche de fin du monde puis évoluant petit à petit vers le noir, la nuit, les contrastes de l’ombre. Très contemplatif, silencieux. Ce qui fatigue un peu, ça et la musique avec violons dans tous les sens, cloches d’église en mode glas-de-la-mort et cette impression de climax qui n’en finit pas – genre 30 minute de climax, c’est trop.

Sils Maria, Assayas, 2014
Demolover, Assayas, 2002
El Club, Larrain, 2015

mercredi 21 décembre 2016

Perfidia

Ça fait un moment que je découvre James Ellroy et je n'en viens pas à bout: quand je crois avoir épuisé tout ce qu'il a fait d'intéressant, bim, j'en trouve un de derrière les fagots. J'ai lu récemment les premiers textes - la trilogie Lloyd Hopkins et A killer on the road: les Hopkins sont très bon, en tout cas au niveau du script, même si un peu répétitifs dans les thématiques (en même temps, c'est le même personnage, dans la même ville). Killer on the road m'a laissée un peu froide: c'est pas mal, mais encore un peu brouillon. Plus dans l'horreur mais pas encore avec la puissance de style qu'on trouve à partir du Black Dahlia et qui  prend sa vitesse de croisière dans Underworld America. 

C'est par là que j'ai commencé il y a une dizaine d'années et ça reste pour moi un truc assez magique: cette capacité à écrire comme une montée d'extas permanente, à faire suinter sur le papier des personnages complètement azimutés, aux sens partis en couilles aux quatre coins du cerveau, à les faire sentir physiquement à la lecture. Et puis à travailler aussi des images de plans en plans, des scènes de films dont on voit chaque négatif, découpées à la machette mais décrites en trois détails ultra rapides, précis comme un poing/t dans une photo ( la chambre claire, tout ça).

Alors Perfidia?
C'est le début d'un nouveau quartet et c'est une très bonne nouvelle, parce que le livre est carrément au niveau. Un peu moins jouissif textuellement que Underworld (mais qui est lui-même à un niveau de baise textuelle qu'il faut peut-être pas essayer de comparer) mais toujours aussi obsessif: les complots, les flics, les pourris, les nazis/KKK, les émeutes à gauche et à droite, la guerre quelque part, les Red en vadrouille, les unions jamais très loin. Une histoire qui part un peu partout, entre meurtres rituels, guerres de gangs et ambiance de guerre 40-45'; ça sent le coup fourré à plein nez à toutes les étapes et on a nous aussi des petites antennes qui tic tic tic se lèvent et captent des messages subliminaux, des trucs qui cliquent dans la tête pour se rendre compte que tout est lié, quelque part tout est décidé. A ne pas lire en plein crise maniaque, donc. 

Le truc un peu bonus, c'est de s'apercevoir qu'Ellroy a réutilisé des personnages d'autres romans qui se passent à L.A. (la plupart de ses bouquins en fait). Genre, des mecs sortis du premier quartet, de la trilogie Underworld et de la trilogie Hopkins, tout ça en un seul roman. Je n'ai pas vérifié livre à livre, mais il ne s'est pas (ou presque pas) planté: tous les personnages qu'il reprend sont cohérents au niveau temporel et au niveau des récits de fond. Là on a un peu envie de dire chapeau pépé, parce que putain, soit il a décidé comme ça, sur une zinne de refaire un roman, 10 ans avant tous les autres en recyclant des personnages, soit il avait tout manigancé depuis le début (mon hypothèse, vu comme le type est un maître du complot fourbe). 

Bref, ça met un peu de gaieté dans la vie tout ça, sachant qu'il y aura encore 3 monstres du genre dans les prochaines années à venir. De quoi nous consoler de 2016 ( l'année pas binaise).


Perfidia, James Ellroy, 2014