mardi 30 juin 2015

Ecran total

J'arrive peu à peu au bout de la filmo de Villeneuve et chaque découverte est une sorte de plongeon dans l'abîme, ach. Maelstrom m'a à cet égard pas mal surprise: intertitres poétiques, voix un peu déclamée, limite blanche, ça sent parfois le Godard mais en fait non. Il y a dans tout ça un poisson, un gros poisson bien dégueu, narrateur d'une histoire aquatique à tous les niveaux, qui ne cesse de mourir et d'être remplacé par un autre. Ce mérou éternel, détenteur du savoir ultime de l'existence finira cependant en sashimi sans nous avoir révélé de quoi il en retourne. L'intrigue est une tranche de vie toute bête, avec un avortement comme point de départ et puis des ramifications maritimes autour d'un accident de pêche, d'une rencontre façon fatum, et d'un amour qui prend le large. Tout le monde est un peu bancal dans cette histoire qui tangue, qui ne tient pas bien droit et qui finit par emporter quand même.

Enemy est plus dans la lignée de ce que je connais, même si ça reste un truc unique et en même temps très familier par rapport à ce que j'ai déjà vu. Il y a ces visions très verticales, ces architectures vertigineuses rendues à coup de contre-plongés (?) ou de plans en surplomb, avec une vision bétonnée devenue quasi absolue. On retrouve cette poésie bizarroïde d'animaux en goguette, inquiétants dans leur silence insistant, ou surprenants dans les conclusions qu'ils n'apportent pas. Le thème du double - un type découvre sur le tard qu'il possède un double parfait - est traité sans rentrer dans trop de détails métaphysiques dont on se fout d'ailleurs pas mal: on ne se pose limite pas la question du pourquoi, c'est plutôt une pure fascination pour cet autre semblable et le chaos identitaire qu'il entrouvre. Tout est d'ailleurs traité sur le mode de la perméabilité des identités, au-delà de l'apparence physique: interchangeables, les existences ne tiennent finalement pas à grand chose.

Citizenfour, un documentaire qui dénonce la surveillance, arrive à point au moment où on s'apprête à voter en France des lois que même les Yankee trouvent abusées. Faudrait pas non plus croire que ça aura le moindre effet sur le processus de réflexion, mais bon. Le film a beaucoup été soutenu par rapport à ce qu'il dénonce (la NSA, bouh!) mais est radicalement centré sur la personne de Snowden, et la façon dont il devient ce qu'il devient - parfois un peu forcé, semble-t-il. On n'apprend donc pas grand chose dans le fond, à part la chronologie des faits et l'ambiance de parano qui s'installe, la construction d'un personnage public qui s'en sort pas trop et la machine qui s'emballe autour de lui. Un peu longuet sur la fin, mais très léché photographiquement - les plans mélancoliques de la vue d'un hôtel à HK.... les plans mélancoliques de Berlin sous la pluie.... les plans mélancoliques de mon sandwich poulet-andalous.... - vous voyez le genre. Ne manque qu'une bande-son bruitisto-indu, mixée dans un sous-sol à Kreuzberg et le tour est joué.

Maelstrom, Villeneuve, 2000
Enemy, Villeneuve, 2013
Citizenfour, Poitras, 2014

vendredi 26 juin 2015

Zombie like lovers

Ça faisait un bail que je ne m'étais plus plongée dans un cycle zombie: c'est chose faite grâce à une sélection avisée autour du thème pas dégueu de l'amûr chez nos amis bouffeur de cervelle. 

On s'interroge souvent sur l'intériorité du zombie: pense-t-il? Se souvient-il de son passé? A-t-il réglé son complexe d’œdipe? Il ne parle souvent pas, ce qui est bien ennuyant pour savoir ce qui se passe dans l'habitacle vaseux de ses yeux glauques (snif, c'est beau). Les sentiments des zombies restent donc largement mystérieux et à plus forte raison, le sentiment amoureux (déjà par trop sibyllin en lui-même). Dans les films choisis, on a évacué une première difficulté dès les prémisses: ils parlent! Alléluia! C'est donc nettement plus simple de construire à partir de là, quoiqu'on pourrait trouver ça un peu facile. 

Le plus basique est sans doute The return of the living dead 3, sorte de bleuette sur l'amour ado qu'il est plus fort que tout et comment on va partir toi et moi en moto à Seattle et vivre d'amour et de chemise à carreaux (on est en 1993). La zombification intervient alors que le couple existe déjà, ce qui n'explique donc pas comment un zombie peut ressentir quelque chose. Finalement, à part devoir se retenir de bouffer son aimé, la mort ne change pas grand chose à l'affaire, à part libérer la punk tendance 50 shades of brain qui sommeille en chacun de nous. On aime cependant le côté très teenage des questions de fond - " ni morte, ni vivante, mais qui suis-je?" " je ne suis pas comme vous mais pas comme eux, personne ne me comprend, na!" et le classique "j'ai pas demandé à naître (enfin, à revivre donc)". Comme quoi, l'adolescent est un zombie comme les autres et vice-versa.

Dans Zombie Honeymoon, même procédé: ils sont beaux, ils sont jeunes, ils s'aiment et finissent par se bouffer la tête - le mariage, quoi. Après un accident de surf malencontreux, et une résurrection inopinée, Monsieur se met à vouloir becqueter du flic en sandwich, et à boulotter ses potes pourtant venus leur rendre une sympathique visite. Ce qui est beau, c'est cette rupture qui s'éternise, et qui finit par être consommée avec une certaine satisfaction de la part de la mariée - "j'te quitte, t'es qu'un zombie d'abord", meilleure excuse à ce jour. On aime le côté zombie végétarien, même si on ne peut s’empêcher de se demander de quoi un concept pareil pourrait accoucher: des carottes mortes-vivantes sortant de leur potager la nuit pour se venger? Des brocolis tueurs attaquant des bars à soupe? Des plants de quinoa devenant méga caloriques?(hiiiii!)

Dellamorte Dellamore nous raconte les folâtreries d'un jeune fossoyeur primesautier qui ballade nonchalamment sa mélancolie dans un cimetière de plus en plus remuant. Une veuve italienne opulente plus tard et c'est l'embardée, le sexe sauvage sur la tombe, la morsure fatale et le début d'une histoire compliquée. Le fidèle assistant Gnaghi ( ne s'exprime que par "Gna", donc) tombe lui aussi amoureux d'une jeune replète qu'il adapte astucieusement au cadre de sa télé cassée - une variante intéressante des éternelles soirées-télé à deux qui signalent si souvent le début de la fin d'un couple. Tout est ici plutôt bon enfant, avec ce flegme cher à Everett qui ne s'embarrasse pas plus que ça de cette aventure extra-vivante: ah, l'amour après 30 ans! Finis les petits sourires en coin, les papillons dans le ventre et les approches timides! Un clair de lune propice, un mari au cadavre encore frais, une westmalle de trop et en voiture! Mais Dellamore est surtout un Sisyphe moderne, éternellement attaché à sa mission absurde, heureux seulement quand quelques heures par jour les grincements des cercueils se taisent pour laisser la place au chant des cigales désabusées.

Finalement, Warm Bodies est sans conteste le plus réussi car le plus original. J'en ai déjà parlé ici, alors je ne m'étendrai pas. Ce qui me frappe en le revoyant, c'est l'aspect très teenage movie, pris ici avec une certaine distance - de la même manière que le genre zombie est traité. L'autre truc intéressant, c'est le rapport entre langage et sentiments, avec l'idée pas bête d'être parti du point de vue du zombie. Il existe en effet peu de films-d'amour-à-monstres qui prennent le monstre comme point focal: on aimerait par exemple, connaitre la version d'Edward de Twilight. Ce serait sans doute beaucoup plus fun.

Return of the living dead 3, Yuzn, 1993
Zombie Honeymoon, Gebroe, 2004
Dellamorte Dellamore, Soavi, 1994
Warm Bodies, Levine, 2013

dimanche 7 juin 2015

Ecran total

On en a tellement parlé qu'on ne sait plus trop si on a envie de le voir: It Follows est pourtant un excellent film, même si avec des références un peu chianto-indy. Mi-Lynchéen ( lumières crues, ambiances vides, sursaturations de bruits) mi-Sofia Coppolien (ados à l'air pâlot qui déambulent nonchalamment, s'envoient en l'air distraitement et n'ont genre pas de parents): on pourrait s'attendre au pire, mais finalement l'idée de départ fonctionne vraiment bien. Il s'agit d'une malédiction qui se refile en couchant avec quelqu'un. Que se passe-t-il une fois maudit? Un truc te suit, genre partout, mais jamais la même chose. C'est juste une personne chelou qui marche dans la foule avec une tête psycho et que toi seul peux voir. On apprend cependant que cette chose se tue - mais en fait pas vraiment, bon bref. La pauvre Jay, après avoir péché sur la banquette arrière du break Volvo de son nouveau BF est  bien punie: elle aurait mieux fait de garder sa culotte! Alors, diatribe puritaine sur le sexe avant le mariage ou simple délire freudo-lacanien? Très bonne question à laquelle on ne répondra pas - même si je pense personnellement qu'IT est, tel das ding d'Alien, une sorte de libido sous forme d'organe extérieur, mouhaha - puisque l'essentiel, pour une fois, n'est pas dans Lacan, mais dans le plan. L'idée "it follows" est exploitée à fond par un ensemble de plans super larges, dans lesquels on ne sait parfois même plus très bien ce qu'on regarde, jusqu'à ce qu'une silhouette se détache pour devenir un point central menaçant qui bouffe le reste de l'image (un peu comme dans l'anamorphose chez Holbein, tiens). Ce principe existe d'ailleurs dès le début du film - le plan dans la piscine sur des gamins qui espionnent par dessus la haie par exemple - et arrive à se passer de gros zoom gluants qui généralement se substituent au regard du spectateur le forçant à regarder un truc. Ici, quelque chose, it, se ballade, hétéroclite, et pas forcément moyen de savoir d'où ni comment il surgit, ce qui rend son apparition d'autant plus angoissante. Je reste un peu dubitative sur la stratégie de la piscine et du sèche-cheveux, mais bon.

Mangiati vivi! est un autre Eaten Alive! avec des gens à la place du croco gourmand d'Hooper, pour faire un beau cannibalxploitation avec des dégustations en direct, des viols à l'amiable et des découpages de seins qu'on espère garantis sans prothèses PIP. Mais! Le film arrive à mélanger le cannibalisme et le film de secte, surfant sur la vague Jonestown Massacre allègrement. Nos vaillants explorateurs sont donc pris entre deux maux: se faire endoctriner et violemment godemicher par un gourou pervers ou se faire boulotter par des indigènes vaquant alentour? Misère! Quelle idée à la con d'avoir quitté son NYC natal pour aller chercher une sœur bohème dont on n'avait plus de nouvelles depuis quelques mois ( et qui de toute façon avait dilapidé tout l'héritage en adhésion à ladite secte) mais dont on pouvait se dire qu'elle ne valait de toute façon plus grand chose - vu les égards avec lesquels elle crève, ça valait bien la peine! Mais, l'amour, l'aventure et les pic-nics en plein air sont au rendez-vous, alors pourquoi se priver, finalement?

Autre truc-trop-attendu-qu'il-faut-voir Nightcrawler m'a mis une énorme claque. Reprenant le débat "info VS voyeurisme", le film relate le parcours d'un stringer passé pro dans l'image choc et sanglante via des stratagèmes pas toujours jolis-jolis. Le débat ne s'éternise pourtant pas là-dessus parce que le centre de l'intrigue se déplace subrepticement sur le personnage de Lou Bloom, rendu par un impressionnant Jack Gyllenhaal qui envoie des baffes. Maigre, les yeux creusés, les cheveux gominés, l'aspect control freak super maîtrisé, que ce soit dans les gestes ou dans le langage, une suite de citations apprises par cœur qu'on dirait récitée par un processeur, on se demande d'abord si le pauvre n'a pas une sorte d'Asperger latent. La clé arrive plus tard: en fait, c'est juste un enculé complet qui hait ses semblables. A partir d'un certain moment, on est physiquement mal à l'aise devant ce type qui est absolument dépourvu de quoi que ce soit d'humain, on continue à regarder comme on lit un Zola, avec l'espoir débile que les méchants seront punis et les bons vont gagner, mais en sachant que c'est faux. Le malaise est tellement réel qu'on en vient à se demander putain POURQUOI on est toujours devant ce film? Pas besoin de réexpliquer le rapport avec le sujet de départ, c'est plutôt clair et amené vraiment intelligemment. 

It follows, Mitchell, 2014
Mangiati vivi, Lenzi, 1980
Nightcrawler, Gilroy, 2014

vendredi 5 juin 2015

Ecran total

J'avais beaucoup d'espoir pour The Canal ayant depuis toujours un faible pour les cours d'eau et leur algues glauques ondoyant doucement au gré des cadavres qui y flottent (Maurice, si tu nous lis). Niveau flottaison, ça manque un peu de conviction: certes, canal il y a, mais celui-ci n'est maléfique que via des égouts mal rebouchés - enfin, ça sent l'arnaque plombière à plein nez. Pour le reste, le film n'est pas mal: classique histoire de tromperie gone wrong muée en déni qui finit par trouver la vérité de son symptôme via une rencontre mystique dans les chiottes - histoire de rester dans la tuyauterie. Y a aussi vaguement une histoire de maison hantée par un meurtre précédent, le tout en format newsreel  avec des plans inquiétants de vieux projos qui depuis Sinister sont visiblement devenus des objets d'horreur pour ce pauvre monde digital native (on attend avec impatience la naissance du genre VHSlasher avec des têtes de lecture qui démagnétisent le cerveaux); bref, on a bien peur en regardant des vieilles bobines pourries (ouh!) qui ne servent pas à grand chose mais font un peu ambiance (genre). Du point de vue de l'infidélité, on ne sait pas très bien qui blâmer: l'actrice qui joue la-meuf-qui-trompe-mais-qui-fait-semblant trop mal ou le mari qui est une putain de sacré buse pour s'apercevoir de rien? Finalement, ils le méritent un peu tous les deux, tiens.

Polytechnique est basé sur un fait divers peu connu (en tout cas de moi) pour la bonne et simple raison qu'il s'est déroulé à Montréal et qu'il faut bien avouer que toute information nous parvenant de cette région du monde francophone a tendance à passer pour une blague, prompts que nous sommes à glousser en entendant cet accent chantant qui nous fait penser à Céline. Honte à moi, et merci à Villeneuve de m'éduquer chaque jour un peu plus. Il s'agit donc d'un classique massacre dans une école, sauf qu'ici, la cible du sémillant psychopathe n'est autre que les féministes - enfin les femmes en général - dont on peut raisonnablement penser qu'il n'y en a pas des masses dans une école d'ingénieurs. Pas très malin, donc. Une école d'esthéticiennes aurait été plus profitable à notre misogyne en culottes courtes. Le point de vue adopté par Villeneuve reprend classiquement différents points de vue narratifs et temporels - dans la classe, hors de la classe - même s'il n'en fait pas le principe organisateur du film - style Elephant, au risque de faire cliché. Si on ne va pas plus loin dans l'exploration des motivations, ou des sentiments, on aborde quand même des questions qui vont un peu plus loin que l'événement - le futur des victimes, la culpabilité des survivants. Personnellement, j'ai trouvé le film très beau photographiquement, très maîtrisé mais parfois un peu foutraque dans la structure. Même si l'aspect chaotique fait aussi partie du fond, bon bref.

Je ne dirai pas grand chose sur The Pact II: je suis assez dégoutée. The Pact m'avait fait flipper au-delà du réel et était hyper bien branlé, la suite est toute foireuse, avec une utilisation des "recettes" du premier qui fait ressembler le truc à un vieux bout viande réchauffé et mis à une nouvelle sauce sans trop de considération pour l'état avancé de faisandage de ladite viande. Heurk.

The Canal, Kavanagh, 2014
Polytechnique, Villeneuve, 2009
The Pact II, Hallam et Horvath, 2014 

samedi 30 mai 2015

Alien: Das Ding is in da house.

J'ai enfin terminé la trilogie Alien. Bon techniquement, il en reste un, mais j'ai tendance à préférer les choses qui vont par trois - la Trinité, le triangle œdipien, les trois mousquetaires -, je trouve "quadrilogie" un peu mesquin comme mot  d'ailleurs. 

Les trois premiers volets forment un ensemble plutôt cohérent, je vais donc m'y limiter - ça et je commence à voir des trucs bizarres dans mon sommeil. Sur le fond, il n'y a pas vraiment grand chose à raconter: c'est une histoire d'extraterrestre superméchants, bien dégueus et qui pondent des œufs dans les gens. L'espèce d'intrigue politique autour de la Compagnie qui veut en faire des armes est un peu lourde sur la fin, mais passons. Deux choses m'ont surtout frappée: l'évolution de Ripley et toute une fable bizarroïde sur la maternité

Ripley commence par être une gentille, plutôt badass mais relativement normale. Au fur et à  mesure des films, elle est plongée dans des univers toujours plus machos - pour finir dans une prison entourée des pires spécimen phalleux de l'univers intergalactique. Sa transformation est éloquente; cheveux de plus en plus courts, gonades de plus en plus grosses. 

Paradoxalement, elle devient de plus en plus Môman. Dans le premier, cette dimension n'intervient pour ainsi dire pas - sauf à la fin. Dans le deuxième, elle se trouve un enfant par procuration, et retrouve cette fibre (qui ne semblait pas vraiment lui avoir manqué tandis qu'elle zonait dans l'espace avec son matou) maternelle, qui la pousse à faire un peu de la merde. C'est d'ailleurs dans ce film qu'elle est confrontée à la pondeuse, dont l'agonie est difficilement interprétable autrement que celle d'une mère à qui on retire ses chiards. Dans le troisième, on atteint un paroxysme du paradigme: elle est infectée, haaa, elle porte donc en elle cette nouvelle vie, hiiii et pour cela est épargnée par les gluants. Il faudrait relever toutes les lignes de dialogues au sujet de ce monstre en gestation, dialogue qui ressemble furieusement à une séquence de 16 ans et enceinte. Jusqu'à la dernière image de Ripley, qui enlace délicatement son avorton pointant le nez hors de son bidou alors qu'elle se jette dans les flammes. 

Zizek a analysé le concept d'Alien - un truc gluant qui se colle aux gens et les féconde - comme un exemple de ce qu'est l'objet a dans la théorie lacanienne: cette chose un peu sale, collante, humide et chaude, cet objet vague et sans contour qui dégoûte mais qui donne envie en même temps. Pour être honnête, je doute parfois de la probité philosophique de ce cher yougo, mais je dois dire que cette analyse me plaît, surtout si on la couple à l'idée de fœtus: c'est bien cette chose innommable et molle, déjà perdue mais jamais réellement possédée, cette horreur intérieure qui est en même temps aux fondements de l'être de Ripley et qui la fait d'ailleurs dire un truc du style "Alien et moi, genre ça fait tellement longtemps que je ne sais même plus comment faire sans". Et oui, c'est donc ça, Alien: ce truc immonde, dont on ne saisit ni la début ni la fin, dont on ne peut mesurer l'étendue, qui nous débecte et nous aliène en même temps, mais dont on aurait bien du mal à se passer. Un peu comme la sauce Américaine.

vendredi 29 mai 2015

Mad Max and the Hell's Grannies

Après moult visionnages de la bande-annonce, rêves torrides et parfois franchement dégueulasses et projets de tatouages en forme de crâne tuné, j'ai enfin vu Mad Max. Totalement étrangère au mythe, puisque j'avais exactement 0 ans quand cette démence s'est répandue sur terre, je voulais surtout vérifier s'il était possible de faire un film dont le pitch se résume à une course poursuite de 2h sans Vin Diesel dedans. Et je voulais voir Tom-le-Hardi faire la moue et rouler des yeux. De ce point de vue, pas de déception: Hardy donne une nouvelle dimension à la lippe via une ductilité et une expressivité plus observée depuis la botoxisation d’Emmanuelle B (comme botox, haha). Au niveau de la poursuite, idem, que de moteurs, que de sauts dans le vide, que de fautes de roulage! Sans même me sentir coupable pour une fois, je peux dire que j'ai bien kiffé ma race: c'est très joli, complètement débridé, excessif, outrancier, voire superlatif.

Max, un zoneur solitaire, qui a peur des enfants imaginaires et qui mange des lézards, se fait choper par des albinos superpuissants du désert, genre des types un peu saumâtres mais gentiment fou-furieux. Réduit à l'état de sac de sang, il se retrouve (zut alors) au milieu d'une bordélique évasion de bonnasses féministo-Victoria Secret (vachement crédible, donc) emmenées par la trop cool Furiosa qui conduit pas mal considérant son bras en moins. Poursuivis par un genre d'Ozzy Osbourne dont la pose d'implants dentaires aurait mal tourné, propriétaire légal des mignonnes en question, Max qui épargne sa précieuse babine en ne prononçant que quelques mots sur tout le film - dialogue qui a sans doute été écrit par le gecko domestique de Miller - devient cependant le roc, la péninsule (oouuuh) sur laquelle se consolide cette alliance improbable, à l'image des rencontres inoubliables faites dans une gare Greyhound de Knoxville entre 2 et 5h du. Roulant toujours vers l'Est (Max est trop fort, il se repère grâce au vol des lézards argentés), ils finissent par trouver ce qu'ils cherchaient: un gang de mamy biker badass (on oserait bien le "ELLE's Angels", mais bon...) qui font pousser des plantes dans des crânes de vautour. Je ne raconterai pas la suite: j'en ai déjà trop dit - quoique si vous n'avez toujours pas vu le film à ce stade, vous méritez sans doute d'être exclu du chômage, rayé des listes électorales et de perdre tous vos cheveux dans d'atroces souffrances. Disons simplement qu'une décision heureuse, bien que stupide à certains égards, permet à cette course folle de reprendre, pour ne s'achever qu'une fois le tyran crevé.

Esthétiquement, ça envoie du bois, avec des bricolages de caisses complètement barges, des assemblages de bouts de trucs trouvés sur des poubelles, des constructions prosthético-organiques qui feraient juter Cronenberg, même si c'est moins gluant que chez lui et puis un sens du détail rigolo, un aspect jouissif de sale gosse - LA question du joueur de guitare.  D'aucuns interprètent parfois l'univers bagnoleux comme un fantasme inavoué d'un fan de tuning qui s'ignore. Je pense surtout que ça fait appel au biker crasseux qui sommeille en chacun de nous - et qui se réunit devant le Belga une fois par semaine. Tout ce cuir, ces moustaches, ô maman, c'est déroutant. 

On reste avec quelques questions: pourquoi Immortan Joe est-il saupoudré de farine avant d'être glissé dans son armure de plexi? Risque-t-il de rester collé au fond lors de la cuisson, telle une pizza cuite au feu de bois? Qui tient les perches sur lesquelles se balancent les avortons blafards? Tout porte à croire qu'il s'agit d'une personne, mais la courbe effectuée fait penser à un système monté sur ressort. Quel est ce miraculeux produit argenté en spray qu'on met sur ses dents? Où s'en procurer à Bruxelles?

samedi 23 mai 2015

Bravo.

Avec l'enthousiasme des désespérés, je continuerai à écrire tant qu'il  me restera des mots. J'en ai des silos remplis jusqu'à la gueule et je ne me rendrai pas avant de les avoir dégoupillés jusqu'au dernier.

Alors oui, Bravo, enfin un putain de livre qui donne envie. Ça fait un moment que je n'avais rien lu de Jauffret, unes des rares lueurs d'espoir dans le désolant paysage littéraire français actuel, et puis je suis tombée sur Bravo et j'ai pris un pied que j'avais presque oublié qu'il était possible (de prendre) enfin bon, c'est bien quoi.

Jauffret revient à un format de nouvelles, même si Bravo est un roman,(?), un ensemble de fictions organisées en série autour d'un thème. D'une certaine façon, tous ses textes sont des mises en séries, y compris les romans qui fonctionnent par enchaînement de mini-récits s'engendrant les uns les autres - Univers, Univers, Clémence Picot et plus récemment Claustria - mais là on retourne au format Microfictions - des titres, des personnages, des récits uniques sans liens apparents entre eux.

Du point de vue stylistique, c'est toujours excellent: fluides et longues élucubrations des narrateurs tantôt omniscients, tantôt à la première personne, dialogues sans réponses constitués de paroles extérieures qui tombent comme des couperets sous forme de sentences plutôt que de communication réelle, creusement dans l'expression de la rage, de la haine, montée dans la violence des mots et de leur sonorité exécrable; des mots comme des grenades à balancer jusqu'au dernier.

L'explosion du langage est d'ailleurs probablement mon texte préféré: outre le fait qu'on y découvre un grammairien retraité, inventeur du mode dubitatif qui est un concept plutôt génial, s'y déroule une révolte de mots, commençant par se carapater de livres en livres, formant peu à peu des groupes de résistance, finissant par s'incarner dans des réalités diverses - des mots "dont le sens leur est monté à la tête". Tout ceci finit évidemment très mal, et reprend le fil rouge qui unit tous ces textes, celui de la fin du sujet, de l'homme et de l'empressement linguistique qui s'empare du corps mourant à l'approche de sa disparition: besoin de dire, de parler, de balancer ce qui reste de vocables, de langage.

Parce que c'est surtout ça: des histoires de vieux, des croulants, déroulant des existences sordides, minables de leur propre aveu, des vies ratées bouffées par une haine tenace, des vieillards dégueulasses tournés en bourrique par des descendants encore plus médiocres, entre veuleries et coups bas, il n'y a rien de vraiment doux et mignon, pas de beaux sentiments à l'automne de la vie, pas de leçons sur le passé et de cette douce condescendance dont les récits de vieux gratifient parfois leurs rejetons, tout en humilité et sagesse à la barbe blanche. 

Non, c'est franchement immonde, parfaitement pourri jusqu'à la grammaire, infect dans les moindres virgules. Pas d'espoir, de beauté dans la vieillesse, pas de pitié, de clémence dans la maturité; rien que cette urgence de parler, de jeter à la gueule du monde une dernière salve de verbes acides qui piquent les yeux et défigurent à jamais le passé et l'idée qu'on s'en fait.

Bravo, Régis Jauffret, 2015